La Réfraction : amétropies et procédés de correction Jean-Pierre Bonnac
Introduction

Ce siècle nous a dotés de quatre procédés de correction pour compenser une amétropie: les lunettes en optique aérienne, l’optique de contact, la kératochirurgie réfractive et l’implantation intra-oculaire.
Sur le plan physiologique, chacune de ces méthodes présente des avantages et des inconvénients, dont les conséquences risquent d’entraîner des perturbations sensorielles et/ou motrices.

Optique aérienne

En l’absence de toutes pathologies associées et pour des amétropies d’origine axiale, les modifications induites en optique aérienne comparativement aux autres procédés de correction sont les suivantes:

Valeur de l’amétropie

Avec les lunettes, le système correcteur est placé à distance de l’œil. Chez le myope, la valeur de la correction en lunettes est plus forte que l’amétropie de conformation (figure n° 1) et inversement chez l’hypermétrope. Cette différence par rapport à l’amétropie réelle est négligeable avec les autres techniques de compensation.

Éclairement rétinien

Le diamètre de la pupille d’entrée de l’œil est plus petit chez le myope et plus grand chez l’hypermétrope corrigé avec des lunettes alors qu’il est inchangé avec les autres procédés de correction.
Cette réduction du flux lumineux entrant dans l’œil (figure n° 2) explique en partie la mauvaise perception en basse luminance des myopes et leur impression de « clarté  » avec les lentilles de contact. Alors que l’hypermétrope est plus fréquemment demandeur de verres de lunettes teintés.

Accommodation

En optique aérienne, la demande accommodative est plus faible chez le myope et plus forte chez l’hypermétrope (figure n° 3). Un myope de - 10,00 dioptries regardant à 25 centimètres, corrigé en lentilles de contact, accommode de 4 dioptries alors que corrigé en lunettes, il ne met en jeu que 3,00 dioptries d’accommodation pour voir nettement à cette distance. Plus la distance verre-œil augmente plus la valeur de la demande accommodative diminue. Cela explique le réflexe des myopes forts corrigés en lunettes d’éloigner le plan des verres pour voir de près.

Chromatisme

Comme tout système optique convergent l’œil présente une aberration chromatique. Les courtes longueurs d’onde bleues sont plus réfractées que les grandes longueurs d’onde rouges. L’aberration chromatique de l’œil est dite positive. Les verres de lunettes sont aussi chromatiques. La grandeur de l’aberration varie selon la nature du matériau. Son importance est caractérisée par un nombre abstrait appelé optique ophtalmique nombre d’Abbé ou constringence du verre.
Les verres convexes ont une aberration chromatique positive et les verres concaves une aberration négative. Dans le cas du myope corrigé en lunettes les aberrations chromatiques de l’œil et du verre sont de sens opposé donc elles se soustraient alors qu’elles s’additionnent chez l’hypermétrope. Pour cette raison, afin de ne pas altérer la perception des contrastes, il est déconseillé d’appareiller les forts hypermétropes avec des verres minces à haut indice et faible constringence.

Les vergences oculaires

Le verre de lunettes est un système prismatique dont la valeur augmente du centre vers le bord proportionnellement à la puissance du verre.
Ces effets prismatiques entraînent des perturbations en vision dynamique dans l’appréciation de l’espace mais également dans les vergences oculaires en vision rapprochée. Comparativement aux autres procédés de correction, en vision proximale, le myope converge moins et l’hypermétrope d’avantage que la normale.

Champ visuel et champ de regard

Tous les autres procédés de correction sont solidaires de l’œil alors que l’optique aérienne provoque une réduction de l’espace de vision nette.

Les effets ciné-prismatiques

Dans les mouvements oculo-céphaliques, les verres convexes entraînent un déplacement apparent de l’espace en sens inverse de la rotation de la tête et les verres concaves un déplacement direct.

Optique de contact, Kératochirurgie, Implant réfractif

Comparativement aux nouveaux procédés de compensation, la correction des amétropies par des lunettes présente de nombreux inconvénients. C’est pourtant celui qui reste encore le plus employé, probablement du fait de sa simplicité de mise en œuvre et surtout de la possibilité de modifier la correction à volonté.
Il reste un paramètre très important sur le plan sensoriel dont il faut tenir compte c’est la grandeur de la taille de l’image rétinienne.
La compensation d’une amétropie à l’aide de l’optique de contact, la kératochirurgie ou l’implant réfractif, consiste à modifier soit la courbure du dioptre cornéen, soit la puissance du cristallin, sans changer la longueur axiale de l’œil.
Théoriquement, dans le cas d’une amétropie axile la variation de la grandeur de l’image rétinienne est négligeable avec les lunettes (figure n° 4), alors qu’avec les autres procédés de correction, elle est diminuée chez l’hypermétrope et agrandie chez le myope (figures n° 5 et 6).
Pour l’isométrope cette modification est peu gênante par contre, dans les cas d’anisométropie la disparité de grandeur des images rétiniennes induite par le procédé de correction a des répercussions sur l’équilibre fusionnel et plus particulièrement sur le sens stéréoscopique.
Les conséquences de l’aniséïconie sont irrémédiables car les processus d’adaptation corticale sont limités et varient selon la qualité de la vision stéréoscopique antérieurement acquise. La gêne éprouvée par les sujets en vision spatiale est difficile à analyser. Elle peut aller jusqu’à la rupture de la fusion avec apparition d’une diplopie d’origine sensorielle d’où l’importance pour le praticien d’estimer, avant intervention, l’incidence des modifications de la taille des images rétiniennes.
Le calcul de la grandeur des images rétiniennes est complexe, aussi nous avons élaboré des abaques (figures n° 7 & 8) permettant d’estimer la valeur de
l’aniséïconie théorique en fonction de l’amétropie de conformation de +10,00 à -20,00 dioptries et du procédé de correction. Ces résultats ont été obtenus par la méthode de calcul matriciel proposée par Maréchal en utilisant les caractéristiques de forme des verres et des lentilles donnés par les fabricants.
En présence d’une anisométropie cette méthode d’évaluation présente l’avantage d’être simple et rapide. La lecture se fait verticalement et chaque carreau du graphique représente 1,5  % d’aniséïconie théorique.
Les mesures subjectives, qui extériorisent l’aniséïconie clinique ressentie par le sujet, donnent souvent des valeurs très inférieures aux estimations théoriques. Cette différence peut s’expliquer selon la théorie mathématique de Höh qui prend en compte la modification de la densité des récepteurs occasionnée par déformation du pôle postérieur de l’œil myope. Si on projette (figure n° 9) une petite image sur une maille rétinienne serrée et une grande image sur une maille rétinienne plus espacée, si les deux images stimulent le même nombre de photorécepteurs elles seront perçues de la même taille. Les études de Metge et collaborateurs ont montré que dans les cas d’anisomyopie forte, ils obtenaient des résultats subjectifs inverses avec une diminution de la taille de l’image rétinienne corticale chez les anisomyopes corrigés en verre de lunettes.
En réalité aucune méthode d’évaluation théorique
: abaques, loi de Knapp, tableaux de Gernet, théorie mathématique de Höh, est représentative de l’aniséïconie clinique par contre, elles permettent au praticien d’estimer les désordres fusionnels que risque d’entraîner le changement de procédé de correction. La prudence veut que dans l’éventualité d’une compensation chirurgicale de l’anisométropie une simulation préalable en optique de contact soit effectuée.
Dans le cas particulier de l’enfant, il faut souligner que la correction par lunettes, réalisée très tôt est préconisée à condition de respecter certaines règles d’adaptation. Les calculs montrent que si la distance verre-œil n’excède pas 5 ou 6 mm ce qui est possible chez les sujets très jeunes, l’effet optique est voisin de celui obtenu en lentille de contact. C’est une méthode pour préparer corticalement l’enfant au passage à une correction ultérieure en optique de contact ou chirurgicale.

Conclusion

De ces observations, on conçoit toute l’importance que revêt l’étude théorique des modifications sensori-motrices induites lors du passage d’un procédé de correction à un autre surtout en présence d’une anisométropie dont les conséquences peuvent se résumer de la façon suivante:

• Lunettes = anisophorie;
• Contact = accommodation
;
• Chirurgie = aniséïconie.

Date de création du contenu de la page : Juin 2010 / date de dernière révision : Décembre 2010